Il y a des printemps qui vous anéantissent...

Publié le par Etre Là...

Je laisse aujourd'hui la place à ce triste texte, émouvant hommage à notre Papy Callaghan... je ne l'ai connu que quelques mois, dans une relation assez mouvementée... mais marquée par un grand respect et des choses fortes partagées...

Ce Monsieur est gravé dans ma mémoire et dans mon coeur....

La rue tue, continue à tuer et c'est tellement insuportable...

 

 

C'est en ce jour de soleil printanier qu'il a décidé de tout plaquer, de quitter sa vie au ras du sol. Sans arme ni bagage, sans tambour ni trompette, sans prévenir, il a décidé d'emprunter l'ultime chemin et il me laisse en larme, abattu, en colère. Il y a plus d'une dizaine d'années, quand j'ai déboulé avec ma détresse sur Paname, le paumé dans cette grande ville inconnue que j'étais ne savait pas par quelle bout entamer sa galère parisienne. J'ai alors croisé M. L., alias Papy Gallaghan, SDF de son état à l'allure de Père Noël sous perfusion alcoolisée qui m'a sommé de me rendre dans un centre d'hébergement pour y passer la nuit parce qu'un môme ne doit pas dormir dans le rue selon lui. Il m'a filé une adresse, j'y suis allé. Ce fût la seul fois où j'ai fréquenté ce genre de lieu immonde qu'étaient les centres d'urgence pour SDF. Quand je suis revenu le voir, au petit matin, il était déjà "au boulot". Il faisait la manche. Il m'a envoyé chier. J'ai appris, compris et appliqué plus tard ce sage conseil qu'il m'a donné en gueulant : "déranger un SDF qui fait la manche, c'est comme si tu t'amusais à masquer les yeux d'un équilibriste sur un filin à 200 mètres d'altitude, le tout sans filet." J'ai trainé dans le quartier - erré serait plus juste - sans savoir que faire. J'ai voulu maintes fois reprendre un train pour nulle part, m'en aller sans but, bouger, voyager, quitte à érrer... Paname me faisait peur, cette ville immense, tentaculaire quand on ne l'a connait pas n'invite pas à un séjour paisible pour qui n'est pas touriste et surtout sans le sous. La détresse devait se lire sur mon visage quand j'ai recroisé Papy du côté de Montparnasse. Il m'a invité à le suivre et nous sommes allé boire un verre dans un petit troquet. Je n'avais pas un rond et les quelques bières que nous avons bu, il s'est chargé de les payer. Il m'a posé un tas de question, secouant la tête, dépité à chacune de mes réponses ou explications. J'avais tout plaqué après un "accident de parcours" comme il est de bon ton de dire pour atténuer la vérité. La vérité est plus importante à condition de bien vouloir l'entendre. A condition surtout de pouvoir se confier à qui tends oreille amicale et bienveillante. Papy a été tout cela : une oreille disponible, une main tendue, une cœur généreux et une sacrée grande gueule parfois intransigeante, surtout après quelques litres d'alcool. Quand c'était à mon tour de lui poser des questions sur ce qui l'a amené à vivre "dans la rue" insistait-il et non pas "à la rue", son regard s'évadait en des souvenirs qu'il mettra du temps à me confier. Il a attendu précieusement pour se confier que l'on devienne ami. Pour moi, au bout de quelques semaines à se voir de façon aléatoire, il était déjà devenu un repère dans mon errance et, au fil du temps, un père de la rue, que j'écoutais sagement. Je pense pouvoir affirmer que tous les deux, nous nous sommes apprivoisés. Ai-je assez de temps devant moi pour narrer la longue amitié qui nous a uni, réuni ? Sans doute que non. Le peu de nouvelles que j'ai eu de lui ces derniers mois c'est que ce Grand Bonhomme de Papy Callaghan allait mieux, se dorant la pilule dans une petite maison de repos, au soleil près de Nice. Aux dernières nouvelles, donc, il est parti à tout jamais foutre le souk dans un quelconque troquet du ciel. J'aime l'idée que s'il devait y croiser un ange sans aile, sur qu'il se fendrait de quelques plumes des siennes pour lui tricoter de quoi prendre son envol. Il y a des printemps qui vous anéantissent. Salut mon Papy. Je vais continuer un peu ici-bas, autant que possible mais, promis, dès que je débarque tu me payes en godets les océans de larmes que tu me feras verser chaque jour.

Ervé


Tournesol by ervedo

 

Tournesol

 

Tu as laissé de côté ta vie au ras du sol

Pour aller tutoyer d'autres cieux un peu moins fols

T'es parti sans rien dire, comme si l'air de rien

Alors que moi sans doute je souriais au petit matin...

Des Matins d'infortune, plus que de saison

Que l'on a bien connu mon Ami, mon Compagnon

Compagnon de misère, Compagnon de chanson

Compagnon Ami, Frère, Repère ou Père selon...

Selon que l'on soit dans des cases ou non

Un monde dans le monde sous le mode de l'exclusion

On éclusait alors, plus que de raison

Et on a plus souvent cogné nos verres en pissant du ponton

Du ponton de nos vies, sans réel horizon

Que celui qu'on se donnait avec déraison

Tu as laissé de côté ta vie au ras du sol

Moi d'ici je regarde pousser péniblement mes tournesols...

 

Note de l'auteur :

Papy  Callaghan s'appelait Marc.

Il a été mon Ami durant de longues années vécues dans la rue et le restera à tout jamais. Quelque part, en m'épaulant lors de mes années d'errance, il m'a sauvé la vie et m'a appris à la respecter cette putain de rue qui tue cependant.

Papy est la 75ème personne mortes dans la rue ou suite des conséquences de celle-ci depuis le 1er janvier 2011.

D'autres morts suivront, dans l'indiférence de nos gouvernants.

Pour l'heure, je suis en larme. Que nos dirigeants se méfient que des âmes en peine telle que moi ne prenne un jour les armes pour mettre fin à ce massacre.

 

Merci à Claire de m'épauler et de publier ce petit hommage un Ami qui me manque terriblement.

Je ne pensais voir autant de flotte salée perler sur mes maigres joues !

 

Ervé

Publié dans Sans Abris

Commenter cet article

Ervé 26/04/2011 16:20



@ Typhaine :


 


Ça n'a pas été facile à pondre comme texte, encore maintenant j'hésite à le relire.


Merci pour ce commentaire et oui : Putain de rue !


 


Ervé



typhaine 26/04/2011 15:53



Je n'avais pas encore lu ce texte. Je suis touchée. Tu as su retransmettre la force de cet homme qui te fait verser des larmes, le respect qu'il semblait inspirer.


Putain de rue.



Ervé 05/04/2011 19:30



@ Seb : ton Amitié est salvatrice ! Pace e Salute à toi et aux tiens !



Seb 05/04/2011 19:19



Au cas ou cela serve, je tiens à me blotir dans les bras de Claire et Hervé.



Ervé 28/03/2011 16:38



Merci Marion...